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    Anne, ma sœur Anne

     

    « Chère Kitty, je te l’ai déjà dit, mon âme est pour ainsi dire divisée en deux. La première héberge mon hilarité, mes moqueries à propos de tout, ma joie de vivre et, surtout, ma tendance à tout prendre à la légère. Cette première partie est toujours aux aguets, repoussant l’autre, qui est plus belle, plus pure et plus profonde. Le beau côté de la petite Anne, personne ne le connaît, pas vrai ? C’est pourquoi si peu de gens m’aiment vraiment. »

    Passe encore que le Hezbollah soit la seule faction libanaise à avoir conservé ses armes et décuplé son arsenal, dynamitant au passage tous les concepts républicains les plus basiques : primauté de l’État (de droit), sacralisation de sa souveraineté et de son autorité, égalité pour tous, etc. Passe encore que le Hezbollah se soit transformé en un mini-État qui n’a pratiquement plus rien de mini, et qu’il soit en train de tout saccager, minutieusement, rigoureusement.

    « Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle que je me montre toujours ne découvrent que j’ai un autre côté, le plus beau et le meilleur. J’ai peur qu’ils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J’ai l’habitude de ne pas être prise au sérieux, mais c’est Anne la superficielle qui y est habituée et qui peut le supporter ; l’autre, celle qui est grave et tendre, n’y résisterait pas. »

    Passe encore que ces armes, cet arsenal, le Hezbollah les utilise contre le dehors sans même prendre la peine d’au moins prévenir la moindre institution étatique libanaise, provoquant l’une des victoires divines les plus sottes et les plus destructrices que le Liban ait connues. Passe encore que ces armes soient retournées contre l’intérieur, dans ce qui devrait définitivement s’inscrire dans les livres d’histoire si un jour ce pays en avait, comme une Saint-Barthélemy affolée et affolante et pour laquelle le parti de Dieu serait bien inspiré, le jour venu, de demander pardon.

    « Lorsque, vraiment, je suis arrivée à maintenir de force devant la rampe la bonne Anne pendant un quart d’heure, elle se crispe et se contracte comme une sainte Nitouche aussitôt qu’il faut élever la voix, et, laissant la parole à la Anne numéro 1, elle a disparu avant que je ne m’en aperçoive. »

    Passe encore que le Hezbollah œuvre au noir pour importer au Liban une wilayet el-faqih dont les Iraniens s’accommodent parfaitement bien, mais que plus de 70 % des Libanais, au moins, rejettent férocement, forcément. Passe encore que le Hezbollah veuille, grâce à la ligne bleue, donner à l’Iran une frontière commune avec Israël. Passe encore que le Hezbollah ne se souvienne plus d’une seule des lignes des Recommandations de cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine.

    « Anne la tendre n’a donc jamais fait une apparition en compagnie, pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je sais exactement comment j’aimerais être puisque je le suis… intérieurement, mais hélas ! je reste seule à le savoir. »

    Passe encore que le Hezbollah ait tout, pratiquement tout fait pour dynamiter le Tribunal spécial pour le Liban chargé, entre bien autres missions sacerdotales, de juger les assassins de Rafic Hariri. Passe encore que le Hezbollah, en promettant monts, merveilles, olympes et ambroisies à Michel Aoun, ait réussi à hypnotiser ses partisans et à acquérir une dimension nationale sans laquelle il aurait été particulièrement impotent. Passe encore que le Hezbollah soit responsable depuis 2005, grâce à cette dimension mais surtout à ses armes, des plus insensés hold-up politiques opérés dans ce pays depuis des lustres.

    « Et c’est peut-être, non, c’est certainement la raison pour laquelle j’appelle ma nature intérieure : heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature extérieure. À l’intérieur de moi, Anne la Pure m’indique le chemin ; extérieurement, je ne suis rien d’autre qu’une biquette détachée de sa corde, folle et pétulante. »

    Mais en arriver, par ce terrorisme moral que seule une milice surarmée et accomplie est en mesure d’imposer, à censurer, voilà définitivement autre chose.Des extraits du journal d’Anne Frank ont ainsi été coupés d’un manuel scolaire dans une école privée de Beyrouth à la suite d’une campagne du Hezb, qui voyait dans cet ouvrage vendu à plus de 25 millions d’exemplaires et traduit dans une cinquantaine de langues, une apologie… du sionisme. Parler de l’inestimable valeur intrinsèque de ce monument de la littérature mondiale, de ce document historique universel sur ce que l’homme est capable d’accomplir de pire quels que soient la couleur de sa peau, sa religion ou son pays d’origine, serait aussi futile, vain et désespéré que de dénoncer ce viol collectif dont les Libanais dans leur ensemble, leur nature, leur culture et leur être-au-monde avec viennent d’être la silencieuse victime.
    Il y a, au-delà du sentiment d’indignation absolue suscitée au sein de l’immense partie des Libanais, l’affolant constat de l’irrémédiable régression de ce pays, de sa marche arrière inexorable vers un précipice médiéval, son retour à un âge de pierre socioculturel et moral inouï. Il y a pire, au-delà de cette Inquisition enturbannée : il y a là l’évidente preuve de la présence, sur 10 452 km², d’une bonne demi-douzaine de Liban(s) qui ne peuvent organiquement plus cohabiter, coexister ou, même, se côtoyer.
    Il y a (encore bien) pire : le prétexte avancé par al-Manar pour justifier cet acte. Pas le fait que le journal de l’adolescente de 15 ans morte dans le camp de concentration de Bergen-Belsen se concentre sur la persécution des juifs – passe encore… Mais il y a ça : Ce qui est plus dangereux encore est la manière dramatique et théâtrale dont le journal est relaté, il est chargé d’émotion. Voilà un Himalaya de bêtise auquel la propagande hezbollahie n’avait encore habitué personne : cette petite fille victime emblématique de la Shoah est une criminelle. Son crime ? Être boursouflée, imbibée, ivre d’émotion(s).
    Comment, mais comment aurait-on réagi au sein du Hezbollah si une petite Libanaise de 13 ans avait eu le réflexe de tenir un journal, entre occupation et barbarie de l’occupation israélienne, et que l’on aurait retrouvé après la mort de cette enfant dans, par exemple, l’un des massacres de Cana ? Comment ?
    Il y a enfin toujours pire. Ces étoiles jaunes que le Hezbollah épingle par-ci, par-là, ces pratiques haïes et haïssables de chemises brunes, voilà, finalement, de bien stupéfiantes, de bien atroces correspondances.

    NB : Les extraits du Journal d’Anne Frank cités ci-dessus appartiennent tous au mardi 1er août 1944 ; ils font la dernière page du Journal, avant l’arrestation du 4 août 1944 et la déportation des Frank.

    Ziyad MAKHOUL
    L’Orient-Le Jour
    07.11.2009

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