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    Deux décennies pour rien ?

    Voilà déjà deux décennies, presque jour pour jour, que l’accord de Taëf a été élaboré et choisi/imposé comme voie de sortie des cycles successifs des guerres civiles qui ont dévasté le Liban entre 1975 et 1990.

    Ce 20e anniversaire d’un texte signé par les chefs de guerre locaux et béni par leurs parrains régionaux et internationaux aurait été autrement significatif si Taëf avait été correctement appliqué. Dans ce cas de figure qui demeure malheureusement hypothétique, le Liban serait en train de célébrer son accession à la stabilité, la réconciliation de ses identités multiples et plurielles, la fin des blocages qui grippent les mécanismes de la république depuis les années 1950, la renaissance de ses institutions, la mise en place d’une politique étrangère adoptée par toutes les parties, l’instauration d’un monopole de l’État de la violence et des armes, le début de la fin de son système confessionnel… Bref, l’accession à la majorité d’une nation émancipée et regardant vers l’avenir.
    Néanmoins, en deux décennies, soit le tiers de l’âge de leur république indépendante, les Libanais n’ont toujours pas réussi à appliquer l’accord qui devait constituer leur planche de salut, le radeau qui devait leur permettre de naviguer loin des eaux troubles du Moyen-Orient. Vingt ans plus tard, la plupart des dispositions de ce texte sont restées lettre morte, l’application des stipulations restantes étant tronquée, partielle, arbitraire. Le désarmement des milices n’a pas été achevé. Le respect de l’accord d’armistice avec Israël est loin d’être à portée de main. La création d’un sénat assurant la représentation communautaire et la déconfessionnalisation de la Chambre ne sont toujours pas à l’ordre du jour de la scène politique. La décentralisation administrative, la justice sociale, le renforcement, la modernisation de l’enseignement public demeurent des slogans creux, ânonnés par les uns et les autres lorsqu’ils sont en manque d’inspiration.

    La non-application de l’accord de Taëf en vingt années signifie-t-elle que les Libanais demeurent mineurs et ont toujours besoin d’une tutelle étrangère pour gérer leurs affaires, comme l’affirmait il y a quelques semaines un éditorialiste saoudien réputé proche des cercles officiels du royaume wahhabite ?
    Les circonstances du départ des troupes syriennes du Liban réfutent ce genre d’allégations simplistes auxquelles certains se laissent aller, par dépit ou par intérêt. Car l’application de cette clause phare de Taëf qu’est le retrait de l’armée des Assad est le fruit de lourds, très lourds sacrifices et d’une longue lutte menée par la société civile et à laquelle la classe politique est restée étrangère, bien qu’elle se soit précipitée par la suite pour tenter d’en profiter, lorsque son aboutissement est apparu comme certain. Cette expérience montre que les Libanais sont, par intermittence, capables de s’affirmer comme individus pour prendre en main leur destin le temps d’un printemps et précipiter un changement dramatique de la trajectoire de leur histoire commune.

    Cela signifie-t-il pour autant que la société civile pourrait un jour poursuivre la tâche et obtenir l’application de Taëf ?
    Rien n’est moins évident car il est plus facile de mobiliser les individus contre une occupation physique que pour des principes abstraits. D’autant que le morcellement de la société libanaise a atteint des niveaux sans précédent, le clivage traditionnel entre chrétiens et musulmans, qui a scindé la société libanaise depuis des lustres, ayant accouché, sous l’impulsion des tentatives acharnées du Hezbollah de régenter l’État, d’une panoplie de divisions entre sunnites, chiites, alaouites, druzes et chrétiens.
    Il n’empêche que seule la société civile pourrait, à travers un travail d’accumulation de longue haleine, similaire à celui qu’elle a mené au cours des années 1990, relancer le processus d’application de Taëf. Cela suppose avant tout une reconstitution de la tranche de la société civile favorable à cet accord, loin des majorités parlementaires et de leurs secrétariats généraux. Il est peut-être aussi grand temps de voir les militants citoyens et l’intelligentsia un tant soit peu indépendante divorcer d’avec la sphère politique pour tenter d’élaborer un nouveau discours, celui qui a été tenu au cours des dernières années étant devenu éculé, émoussé, inefficace, du moins impossible à concrétiser. Un discours moins généraliste, moins théorique, et surtout qui puisse refléter les attentes d’une population qui, si elle reste divisée autour du dossier des armes du Hezbollah, ne peut que s’unir lorsqu’il s’agit d’amélioration de l’enseignement public, de suppression de la taxe injuste sur l’essence ou de renaissance de la Caisse nationale de la Sécurité sociale.

    Mahmoud HARB
    L’Orient-Le Jour
    30.10.2009

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