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    Déconfessionnaliser la bataille politique contre Israël

    Le temps d’évaluer le rôle des uns et des autres dans la guerre civile n’est, semble-t-il, pas encore venu. Ce n’est pas que cette entreprise ne soit pas des plus urgentes et indispensables aujourd’hui. Bien au contraire. Les fantômes du passé continueront d’entraver la construction de l’avenir tant qu’ils n’auront pas été exorcisés, tant que la lumière n’inondera pas ces sombres recoins de l’histoire où ils se tapissent, tant que la justice et la vérité n’auront pas neutralisé leur pouvoir d’extrême nuisance.
    Cependant, le contexte actuel ne se prête guère à un grand ménage de la mémoire. Les nerfs des Libanais sont beaucoup trop mis à vif par la crise politico-sécuritaire et le retour des pratiques miliciennes depuis 2005 pour pouvoir nettoyer les écuries d’Augias de l’histoire du pays. Mener cette entreprise aujourd’hui alors que le spectre de la confrontation confessionnelle intermusulmane pèse lourdement sur le pays équivaudrait à sauter allègrement sur une mine. L’explosion sera inévitable.

    Il est donc malheureusement encore trop tôt de se pencher sur l’aventure dans laquelle Bachir Gemayel, dont on commémore l’assassinat en ces jours, avait entraîné de très nombreux chrétiens libanais. D’autant qu’il serait à la fois injuste et inutile de revenir sur la seule expérience de l’ancien chef des Forces libanaises, qui ne saurait être envisagée que dans le cadre d’un travail de mémoire complet portant sur le rôle de l’ensemble des forces locales dans la guerre civile, ou plutôt les guerres civiles qui déchirent le pays depuis les années cinquante.
    Néanmoins, si l’on passait outre à la banalisation de la cruauté guerrière au Liban dont Bachir Gemayel a été l’un des principaux moteurs, il serait utile aujourd’hui de revenir sur la funeste alliance entre les parties chrétiennes et Israël dont l’ancien président assassiné fut la figure de proue. Le destin de Bachir Gemayel se confond avec celui de cette stratégie pour le moins calamiteuse. Sa montée en puissance avait en effet marqué la victoire de cette option dont les principaux fondateurs furent Camille Chamoun et Pierre Gemayel. Son assassinat avait ultérieurement ouvert la voie à sa défaite finale avec la chute du traité du 17 mai.
    Si l’ensemble des parties chrétiennes ont fort heureusement abandonné cette voie, il demeure que certains prolongements de cette stratégie perdurent encore aujourd’hui.

    Ainsi, d’un côté Michel Aoun a réactualisé le raisonnement théorique des partisans de l’alliance israélo-libanaise pour justifier son rapprochement avec l’Iran et le régime syrien. Les options stratégiques du chef du CPL reposent sur le paradigme imbécile de l’alliance des minorités dont avait argué le Front libanais pour justifier sa décision de recourir à l’aide de Tel-Aviv dans sa bataille contre le Mouvement national et les forces palestiniennes qui occupaient le Liban. Le généralissime de Rabieh remet en avant ce mode de pensée, prétendant sauver par ce biais les chrétiens du pays, en concluant des alliances avec des forces confessionnelles minoritaires à l’échelle régionale et en déclarant la guerre ouverte au protagoniste majoritaire qu’est la communauté sunnite. Comme si Michel Aoun n’avait rien appris du passé, comme s’il n’avait pas pu observer de près les dégâts cataclysmiques qu’a causés l’alliance des minorités, qui a été l’un des principaux catalyseurs des guerres civiles dont Michel Aoun fut l’un des acteurs actifs, contrairement à ce qu’il prétend aujourd’hui…
    D’un autre côté, les parties chrétiennes du 14 Mars, Forces libanaises en tête, ont enfin compris que la stratégie d’alliance des minorités ne peut que mener le pays vers sa ruine. Elles ont toutefois ceci de commun avec le CPL qu’elles n’ont toujours pas réussi à envisager le conflit politique et idéologique entre l’ensemble du Moyen-Orient et Israël qu’à travers l’angle obtus de la présence palestinienne au Liban, reprenant par là le pilier principal de la vision de Bachir Gemayel.

    Il est fort regrettable de voir qu’en dehors de celles qui se sont inféodées au régime des Assad, aucune partie chrétienne n’ait réussi à élaborer une vision globale du conflit politique israélo-libanais et israélo-palestinien qui ne se résume pas à la question de l’implantation. Il ne s’agit pas là de mettre en doute le patriotisme des FL, des Kataëb ou du CPL, ou la participation des chrétiens à la résistance à l’État sioniste. Loin de là. D’autant que la communauté chrétienne a été le principal catalyseur de la naissance du Liban moderne et l’un des défenseurs les plus féroces de son indépendance et de sa souveraineté.
    Il s’agit de déplorer le fait que les partis chrétiens traditionnels non soumis au régime de Damas n’aient toujours pas poussé le raisonnement un peu plus loin pour accorder au conflit avec Israël sa véritable envergure idéologique. Pour montrer que l’État sioniste n’est pas seulement un ennemi parce qu’il menace l’équilibre démographique du pays en empêchant le retour des réfugiés palestiniens sur leur terre, mais parce que, ce faisant, il viole tous les principes du droit naturel et positif, tous les principes de pluralité, de diversité, de démocratie, de liberté, de modernité qui font la spécificité du Liban dans cette région noyée dans l’obscurantisme. Pour apprendre à leurs bases populaires respectives que ce qui nous oppose à Israël n’est pas une simple divergence d’intérêts mais un conflit ontologique, une confrontation de modèle, de principes, de philosophie, de civilisation. Une guerre d’existence.

    Le rejet de l’implantation des réfugiés palestiniens au Liban fait l’unanimité dans le pays, contrairement au caractère existentiel du conflit avec Israël. Pour protéger leur existence, et donc celle du Liban, les chrétiens doivent pouvoir mener la guerre, politique, sur tous les fronts, contre l’occupation du pays par les dictatures arabes, contre l’essor sur le plan local des forces salafistes, contre les chimères du nationalisme arabe, contre le spectre du conflit intermusulman et contre le modèle sioniste. La moindre velléité de neutralité dans l’une de ces guerres fera couler le Liban, et avec lui ses chrétiens.
    Au-delà de tous les documents d’entente et de toutes les alliances conjoncturelles, le jour où l’on verra les militants FL, Kataëb, PNL, Bloc national ou CPL commémorer les massacres de Cana, célébrer la libération de 2000 ou manifester contre le blocus de Gaza, tout comme ils sont descendus dans la rue pour dénoncer l’assassinat de Rafic Hariri et l’occupation syrienne du pays, le Liban sera sauvé. Dans ce cas, la déconfessionnalisation de la bataille politique contre Israël ouvrira peut-être la voie à la déconfessionnalisation de la résistance aux visées hégémoniques du régime syrien. L’une des principales erreurs politiques de Bachir Gemayel sera alors réparée, et une page de l’histoire du Liban et de ses chrétiens sera enfin tournée.

    Mahmoud HARB
    L’Orient-Le Jour
    18.09.2009

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