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    Vol au-dessous d’un nid de coucou

    La question que se posent aujourd’hui de nombreux observateurs qui cherchent à comprendre, à partir d’une approche aussi sereine que possible, la démarche et les motivations du général Michel Aoun, c’est de savoir si l’analyse politique suffit à elle seule à rendre compte de son cas.
    Depuis plusieurs années, une bonne partie de l’opinion libanaise se complaît à croire que l’homme présente, tant dans ses prises de position publiques que dans ses faits et gestes, des symptômes dont le traitement n’a pas sa place dans le champ limité de l’action politique.
    Les salons, les taxis, les dîners en ville, la Toile grouillent de surenchères, dans les milieux hostiles au général, sur ce qu’il est désormais commun d’appeler sa « folie ». Il en va jusqu’à certains diplomates fraîchement accrédités qui se demandent quelquefois, non sans angoisse, à quel type de cerveau ils auront affaire en sa présence.
    Ce qui se passe en réalité, c’est qu’à mesure qu’il devient très difficile d’opposer une argumentation politique ou constitutionnelle rationnelle aux prises de position du général, le thème de la « folie » devient une sorte d’échappatoire expliquant tout, d’autant qu’en raison d’un trait de caractère apparent, ses prises de position sont presque toujours délivrées sur le mode de l’insulte.
    Que voulez-vous répondre, en effet, à un homme qui, entre autres énormités, vous dit ceci : « Nous avons reçu un mandat populaire qui nous autorise à nommer nos ministres » ? Que la Constitution dit clairement le contraire ? Est-il possible qu’il ne le sache pas ?
    La grossièreté d’une telle affirmation, le fait qu’elle viole d’une aussi flagrante manière les textes et les normes les plus élémentaires de la démocratie et de la bonne gouvernance poussent de nombreux commentateurs à conclure facilement que, quelque part, l’homme « pète les plombs ».
    Une certaine dose de « folie », au sens populaire du terme et non pas au sens clinique, peut parfois être une qualité en politique, car c’est elle qui donne à l’action publique ce quelque chose de plus que les simples gestionnaires – même bons – ne possèdent pas et qui fait qu’on peut rêver de transformer le monde.
    Que les idéologies soient mortes avec les abominations du XXe siècle est une excellente nouvelle. Mais enterrer avec elles le rêve serait une calamité historique, car sans rêve, que vaut la politique ?
    Elle est « l’art du possible », disent les sages. Oui, mais, c’est avec la faculté de rêver qu’elle peut devenir « l’art de rendre possible ce qui est souhaitable ».
    Mais ces considérations générales s’appliquent-elles au cas qui nous intéresse ? Pour un certain public antiaouniste déchaîné, la « folie » attribuée au général n’a absolument rien d’une vision onirique et géniale du monde. Elle est bien plutôt assimilable à de la débilité profonde, de laquelle se gaussent les internautes à longueur de journée.
    Il reste que, débile ou pas, la politique de Michel Aoun continue d’entraîner derrière elle une partie non négligeable de l’opinion. Tout à fait comme la « folie furieuse » d’Adolf Hitler avait, petit à petit, drainé dans son sillage une majorité du peuple allemand.
    Le recours éhonté et sans limites à la démagogie populiste a souvent été payant, et pas seulement chez ceux qu’on appelle « les petites gens ». Cela aussi, le général Aoun ne peut que le savoir. Même si son caractère et son credo politique font d’emblée de lui – quasi génétiquement – un démagogue, il paraît réaliste de croire que les sommets d’inepties, de contre-vérités et d’injures qu’il est capable d’atteindre, comme lors de sa conférence de presse de lundi dernier, sont parfaitement voulus et calculés.
    En conséquence, au lieu du
    « fou-qui-ne-sait-pas-ce-qu’il-fait », inversons l’équation. Cela donne « le chef politique qui sait très bien ce qu’il fait ». Et c’est alors qu’apparaît véritablement, dans toute son ampleur, le grand péril que la politique de Michel Aoun fait courir à ce pays.
    Pour qui suit le comportement et le discours du général depuis quatre ans, le doute n’est plus permis : au débat, il oppose l’insulte ; aux programmes politiques, il réplique par la surenchère, et à l’opposition parlementaire, il substitue la rébellion systématique.
    Prétendant combattre la corruption financière, il se fait chantre de la corruption institutionnelle, et devant le népotisme tant décrié des autres, il n’offre que… son népotisme.
    Mais il y a pire… Car le général a bien raison : la question de la nomination de Gebran Bassil est loin d’être le principal nœud entravant la formation du cabinet. Le véritable enjeu est ailleurs. Il réside dans la bataille en cours pour savoir lequel des deux programmes politiques antinomiques qui déchirent le pays dominera le prochain gouvernement libanais, celui du 14 Mars ou celui du Hezbollah.
    À côté de la lutte pour le moment sourde qui oppose ces deux programmes, ces deux visions du Liban, l’action bruyante du général Aoun paraît être une opération de brouillage systématique. Sauf qu’il s’agit d’un brouillage qui agit dans une seule direction. Pour servir une seule cause.
    En effet, ce n’est pas d’orange qu’il fallait colorier les panneaux de la Troisième République, c’est carrément de jaune. Aux uns revient la tâche de destruction totale des institutions et de l’establishment politique, économique et social du pays, et aux autres celle de planter les citronniers très acides de demain.

    Elie FAYAD
    L’Orient-Le Jour
    19.08.2009

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