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    Déconstruire le Hezbollah… un impératif

    Texte de la conférence donnée par Ayman Mhanna, membre du bureau executif de Tajaddod Youth, le 14 octobre 2006 à Chartre en France, sur les conséquences politiques de la guerre de juillet 2006. Il repondait à l’intervention d’Alexandre Del Valle, analyste francais pro-israelien.  

     

    Merci de m’avoir invité. Merci M. Del Valle. Après votre intervention axée sur la dimension régionale, idéologique et géopolitique du rôle du Hezbollah, je tenterais de présenter la perspective des dynamiques locales, historiques et sociologiques libanaises qui ont mené au Hezbollah que l’on connaît aujourd’hui.

    Il aurait sans doute été beaucoup plus facile pour moi d’entrer dans le jeu de la schématisation simplificatrice, du manichéisme et de me prononcer soit en défense soit en soutien au Hezbollah ; de confirmer ce que M. Del Valle a dit à propos d’un Hezbollah terroriste, « armée d’occupation », « avant-poste » du régime iranien ou de le décrire comme force de résistance héroïque et dévouée face à l’occupant israélien sanguinaire. Or il suffit d’être libanais, engagé, en contact avec ses compatriotes, tous ses compatriotes, pour se rendre compte à quel point de telles schématisations sont erronées, voire dangereusement explosives.

    Réduire le Hezbollah à sa dimension idéologique et militaire est la meilleure recette pour échouer à le défaire. La dernière guerre en est le plus grand exemple. Ce qui nous étonne, en tant que libanais, engagés, en contact avec nos compatriotes, tous nos compatriotes, c’est que les analystes occidentaux et israéliens ne veulent toujours pas faire l’effort de comprendre les rouages de leur « adversaire » et en même temps, ils continuent à prétendre vouloir l’éradiquer.

    Sans reconnaître et adresser toutes les dynamiques qui ont fait que le Hezbollah soit aujourd’hui ce qu’il est, il n’y aura aucun moyen de le neutraliser. Un passage par l’histoire est donc plus que jamais nécessaire.


    Le Hezbollah est un mouvement chiite. C’est là un élément fondamental, car tant qu’on se contente de le percevoir comme un mouvement islamiste tout court (en référence à tous les autres groupes islamistes connus), on n’en a qu’une vision tronquée. Le chiisme est né d’une trahison, d’un complot, il a vécu dans la marginalisation et la persécution. De là, s’est développé le concept de la « Mazloumiyya » (la victimisation) chiite, une sorte de paranoïa collective entretenue dans la tradition religieuse et civile. Ce concept a pris plusieurs formes jusqu’au concept de « déshérités » et de « Moustadaafine ».

    Plus tard, avec l’empire ottoman et le régime des Millets, les chiites n’ont pas bénéficié du statut de millet. Ils sont restés sous la tutelle directe du Sultan, mais traités comme des citoyens de x-ième zone. Et de ce fait, ils n’ont pas bénéficié non plus de la protection d’une puissance occidentale grâce aux Capitulations, tel que l’ont été les autres communautés.

    Et cela est particulièrement sensible au Liban avec la cohabitation des différentes confessions. Les différents arrangements politiques et administratifs du XIXe siècle n’ont jamais accordé aux chiites un rôle significatif. Avec la chute de l’empire ottoman, à la structure féodale (en termes de possession des terres et des ressources) s’est ajoutée dans la plupart des autres communautés en une structure politico-économique, sauf chez les chiites où deux familles ont continué à accaparer les terres, les richesses, le pouvoir. Pour anecdote, le droit de cuissage a perduré au Sud Liban jusqu’aux années 70. De plus, le Pacte national conclu avec l’Indépendance en 1943 fut scellé entre les élites maronites et sunnites. Donc les chiites au Liban ont vécu dans la collusion d’intérêt entre leurs seigneurs féodaux et les élites maronites et sunnites au pouvoir à Beyrouth. Les premiers avaient carte blanche et les seconds se désintéressaient totalement de ce qui se passait au sud de Saïda et au nord de Zahlé dans la Békaa.

    Une misère incroyable s’est installée dans ces régions. Les années 60 ont vu l’apparition d’un fléau supplémentaire : l’installation de l’OLP et la création du Fatah land et le lancement depuis cette zone du cycle des attaques contre Israël – représailles israéliennes.

    Les années 70 sont charnières. Deux tendances contestataires apparaissent au sein des chiites. Une tendance de gauche marxiste qui a rapidement échoué, car elle occultait la dimension spirituelle et historique du chiisme et y plaquait un modèle inadapté, et une tendance religieuse avec de jeunes chefs religieux charismatiques qui rentraient de Qom et Najaf, particulièrement Moussa Sadr, mais aussi Mohammad Hussein Fadlallah et Mohammad Mehdi Chamseddine. La révolution iranienne constitua le grand tournant. Pour la première fois les chiites bénéficiaient d’un protecteur. Pour la première fois il y a une chance pour que ces années d’humiliation soient effacées. Pour la première fois, dans l’esprit du citoyen chiite, il y a un équilibre psychologique avec le chrétien soutenu par l’Occident et le sunnite soutenu par l’entourage arabe.


    Ce sont ces sentiments que le Hezbollah a utilisé pour contrôler la communauté, à grand renfort de pétro-dollars iraniens et d’intimidation. Mais le Hezbollah a réussi à faire ce que d’autres groupes fondamentalistes ont échoué à accomplir. Le Hezbollah n’a pas été une milice extérieure greffée dans ou sur la population libanaise chiite. Le Hezbollah, ce sont des libanais chiites. Dans chaque grande famille chiite, il pourrait y avoir un membre du Hezbollah, un frère, un fils, un cousin au Hezbollah.

    « Eradiquer le Hezbollah » est une expression qui montre donc un manque de connaissance. « Eradiquer le Hezbollah militairement » dénote d’une ignorance totale des réalités libanaises. Les stocks d’armes peuvent être détruits, mais le Hezbollah n’aura pas besoin de roquettes sophistiquées pour d’éventuelles représailles « de proximité », contre quiconque perçu comme collaborateur avec l’ennemi. Un lion blessé est dangereux, mais surtout il pousse tous les autres lions autour de lui à se crisper : ce serait la boîte de Pandore ouverte à tous les extrémismes, à tous les terrorismes. Et si c’est ainsi que l’on pense assurer la sécurité d’Israël et même du monde occidental, on fait vraisemblablement fausse route.

    Même tuer – à titre préventif – quelques centaines de milliers de Libanais potentiellement Hezbollahis serait contreproductif, car la notion de culte du martyr chez les chiites n’a rien à voir avec celles des kamikazes qui se font sauter parmi les civils. Etre tué sur le front, par l’ennemi, est le plus haut honneur  auquel un chiite religieux aspire. Utiliser le mot « condoléances » quand une famille perd l’un de ses membres au combat est une insulte. Ce sont les mots « félicitation » et « bénédiction » (tabrik) qu’on utilise.


    En tant que libanais laïc et libéral, je suis opposé à tout ce que représente le Hezbollah. J’ai intérêt plus que vous tous à l’affaiblir et à limiter sa capacité de nuisance. C’est exactement pour cette raison que j’étais, comme tous les Libanais engagés, en contact avec leurs compatriotes, tous leurs compatriotes, hostile et scandalisé par la guerre qu’Israël a lancé sur mon pays. Cette guerre qui a raté tous ses objectifs militaires (les prisonniers sont toujours prisonniers, le Hezbollah est toujours opérationnel – mais en latence, son commandement est toujours présent…), qui a fait plus de 1000 morts civiles, une économie ravagée et surtout, des tensions internes jamais égalées.

    Défaire le Hezbollah ne peut se faire que progressivement, en s’attaquant aux racines et non aux symptômes, en s’attaquant à ce pourquoi le Hezbollah est populaire et puissant, en réduisant un par un les prétextes, les « facteurs de légitimité » dont jouit ce parti, notamment au sein de sa communauté.

    Une grande partie des Hezbollahis est dans ce parti par convenance, par intérêt socioéconomique. Le Hezbollah l’a bien compris, en distribuant le lendemain de la résolution ses liasses de dollars. Aidons le gouvernement libanais et les initiatives civiles libanaises massivement à prendre ce rôle, à assurer un développement du Sud.

    Une autre partie des Hezbollahis soutient les revendications de résistance contre Israël. Que la pression se fasse pour un retrait israélien de ce minuscule territoire que sont les Fermes de Chebaa et qu’il y ait un échange entre les trois prisonniers détenus d’un bord et de l’autre de la frontière.

    Je tiens à préciser qu’aucune de ces mesures seules n’est déterminante en elle-même, mais elles contribueraient à limer, à détacher du Hezbollah des « pourcentages » de soutien.

    Une autre a peur de replonger dans la marginalisation pré-Hezbollah. Soutenons les libéraux libanais dans leur volonté d’édifier un Etat de droit démocratique, moderne, pluraliste, représentatif et rassurant.

    Une autre a peut-être peur que les centaines de milliers de réfugiés palestiniens « sunnites » ne soient naturalisés et définitivement implantés au Liban. Aboutissons à un accord intérimaire avec les pays arabes, capables géographiquement, économiquement, démographiquement et  religieusement de les accueillir, afin de libérer le Liban de ce fardeau. Aucun pays n’a payé – pour les autres – autant que le Liban dans ce conflit au Proche-Orient.


    Il restera le noyau dur, idéologique, « iranien », du Hezbollah. Avec une capacité de nuisance ? Certes ! Mais avec la même capacité de nuisance, alors qu’il aura été dépouillé d’une énorme part de légitimité, alors qu’il sera moins soutenu à l’intérieur même de sa communauté ? J’en doute. J’en doute notamment car les graines de la réforme existent au sein de tout groupe, et particulièrement chez les chiites. Dans le chiisme, le respect des différentes éruditions ou exégèses (ijtihad), la diversité d’interprétation et l’impossibilité pour une référence (marjaa) d’éradiquer ses pairs / concurrents, sont tous des éléments adjuvants s’ils s’inscrivent dans uns stratégie intelligente.

    Ne nous trompons pas de bataille ni d’outils ! La paix et la sécurité d’Israël et du Liban ne seront possibles qu’à travers le soutien au renouveau démocratique des institutions libanaises, du gouvernement libanais. Et, pour faire référence (j’espère barrage) à ce qui se passerait dans l’esprit de certains, notamment au sein de la gauche européenne, toute tentative de régler la situation en surface, en passant des compromis en coulisses avec l’Iran, la Syrie et tous les ennemis de la démocratie au Liban, ne fera que retarder l’explosion… 

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