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    Je rêve, donc je suis

    Gilles Khoury de Tajaddod-Youth livre dans L’Orient-Le Jour une lecture très personnelle de la crise qu’a traversée Beyrouth depuis le 7 mai dernier. Il rappelle la force du rêve comme facteur de vie, qu’aucune violence, aucune guerre ne peuvent contrôler.

    Ayman Mhanna

    Samedi 10 mai 2008. 72 heures que j’essaye de m’étourdir. 72 heures que j’essaye tant bien que mal de me griser. “Bosser” (d’accord, pseudo-bosser), manger (euphémisme), télé, facebook (je n’ai jamais dit m’instruire).

    Mais ça ne cesse de revenir, comme une douleur chronique. La mine des gens, le temps, le ciel, le vent, le goût de la man’oushé. Bref, ça ressort d’un peu partout. C’est inévitable, il faut en parler. Il faut ajouter son grain de pensée, sa pincée d’amertume, son zest de rancœur. Pour crever l’abcès?

    Et c’est là que je décide impulsivement de regarder Beyrouth, de loin forcément. On ne voit presque rien de “loin”, juste ces immeubles moroses, accablés, cet air en mal de vivre, cet air en mal d’être. Il s’est passé quelque chose. Je le sens, je le sais.
    D’un sous-sous sol (et c’est peu dire) de la banlieue, fumée blanche. Ca y est, il a craché sa couleuvre. Il l’a dit. Sauf que le mot est assassin, et il le sait. (C’est justement pourquoi il a tenté de les effacer, leurs mots bleus, les nôtres, ceux de notre mer libre et frivole, ceux de notre ciel sublime.). Et ses mots, ses hurlements (à nouveau euphémisme), ils sont gravés sur chaque RPG, sur chaque balle, sur chaque tache de sang, sur chaque larme, sur chaque épitaphe, sur ce qu’il veut que Beyrouth soit: une tombe, un Persépolis version 2.0, version pire (et lorsque je dis version pire, je suis optimiste).

    Ses mots, il ne pourra jamais les effacer, il ne pourra jamais se rétracter. Alors, il se perd dans ses dédales, la foule l’enivre, il s’entête, il décide de s’en servir. Les armes et cætera. Les mêmes qui ont été tournées contre l’occupant, sont tournées contre l’occupé, contre nous, contre moi. Les jeux sont faits. Il tombe son masque, celui de pacotille, celui qui lui pesait trop lourd, celui qui a réussi à leurrer nos oranges amères.

    En l’espace d’un instant, d’une de ses lubies, tout se fige, la vie se coagule dans les veines de la capitale qui se morfond.
    Elle apprend cette fois, comme à chaque fois à survivre, mystérieusement. Elle me surprend.
    Elle puise son énergie d’on-ne-sait-où. Pas de nous déjà, puisque nous sommes trop occupés –égoïstes débrouillards- à activer le “mode guerre”, avec ce qu’il inclue comme listes de supermarché, plein d’essence, préparation des abris. Tous ces gestes épuisants, tous ces réflexes frénétiques étouffent tout à coup partie notre quotidien et transforment ce bout de paradis en ville fantôme où nos idéaux s’écroulent, nos envies se taisent, nos totems se démantèlent.

    Mais nous, d’où puiserons-nous l’énergie, la volonté, cette fois?
    Peut-être de la rancune, peut-être de la haine, cette fois. La haine de vouloir l’entendre (ou celui qui est perché sur sa ‘Colline’) crier tout haut, comme il sait si bien le faire:

    ” Tu vois, j’suis pas un homme,
    Je suis le roi de l’illusion
    Au fond, qu’on me pardonne
    Je suis le roi, le roi des cons.”

    Et à ce moment, ce sera réellement “divin”, pour une fois, dans tous les sens du mot. Mais d’ici là, je peux en rêver.

    Si.

    Parce que je pense donc je suis, il m’a tué.
    Parce que je dis/j’écris donc je suis, il m’a tué.
    Mais là je rêve donc je suis. Que va-t-il faire, me tuer?

    Non, le rêve il meurt pas.

    L’Orient-Le Jour
    16 mai 2008

    One response to “Je rêve, donc je suis”

    1. Nadim K. says:

      Magnifique, Gilles!

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