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    La démocratie conduit-elle à la paix ?

     

    Depuis 1832, les démocraties ne se font plus la guerre, d’après Michael Doyle. De nombreuses statistiques font état d’une progression constante du nombre d’Etats considérés comme démocratiques dans le monde, d’année en année, selon des Think-Tanks spécialisés, souvent américains (tels que le Freedom House Group). Cette progression prend en compte les Etats démocratiques nés avec la fin des grands empires européens, puis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ou avec la chute du bloc communiste.
    Le monde vit-il dans une plus grande paix pour autant ? Les conflits ont-ils significativement diminué pour établir cette corrélation, voire cette causalité directe entre démocratie et paix ? La paix est-elle seulement et simplement l’absence de l’état de guerre ?
    Pour voir si la démocratie conduit à la paix, nous adopterons dans un premier temps une approche a contrario : voir si la paix a été amenée par des régimes non démocratiques, à l’échelle nationale puis internationale. Dans un second temps, nous examinerons le bilan de la démocratie comme vecteur de paix et enfin les éventuels aménagements ou « variations sur le thème » qui doivent lui être apportés pour qu’elle mène cette mission de façon plus efficace.

    ***

    Nous débuterons l’examen de la question en nous basant sur le relatif échec (ou le faible succès) des tentatives d’établir la paix sans la démocratie.

    Le premier niveau d’étude est celui de l’échelle nationale. Comment ont été conçues les stratégies de pacification n’intégrant pas une dimension démocratique ?
    Le Léviathan de Hobbes en donne une première illustration. Dans l’état de nature, les hommes sont parfaitement égaux, la morale n’existe pas, chacun est guidé par son propre intérêt. Les hommes convoitent tous les mêmes ressources. Ils sont dans un état permanent de guerre (« de tous contre tous »), dans une position de gladiateurs, suspicieux de tout mouvement de l’autre, présumé comme hostile. La pacification advient grâce à la rationalité des hommes, qui consentent à concéder à une autorité suprême leur souveraineté, sacrifiant leur liberté pour obtenir la paix, mus par leur crainte. Seul donc un pouvoir absolu, omnipotent et incontesté peut, dans l’optique de Hobbes, assurer la paix. Sans cela, l’homme resterait « un loup pour l’homme ».
    Or dans la pratique, quelles ont été les réalisation concrètes des régimes absolus en termes de paix ? L’expérience historique nous pousserait à voir dans chaque régime autoritaire, absolu, les germes de sa propre fin. Souvent cette fin survient à travers des moyens violents, donc non pacifiques. La dictature aurait-elle réellement amené la paix ou bien n’aurait-elle qu’imposé une chape de plomb, couvrant les relents contestataires pour un certain laps de temps ? La compression de ces relents, pendant la période durant laquelle elle est exercée ne fait-elle qu’augurer une explosion à venir ? Que vaudrait la paix sans qu’elle soit pérenne, durable (au sens de « sustainable ») ?
    De plus, cela nous limiterait à une définition très restrictive de la paix, la confinant dans l’absence de conflit armé. Est-ce vraiment cela la paix ? La paix est-elle concevable sans liberté ? La tranquillité est aussi assurée dans le cachot, le prisonnier est-il en paix pour autant ? Sans la paix avec soi-même, avec son gouvernant, une société peut-elle être réellement en paix ? Souvent, la déflagration suivant la chute d’un régime absolu est plus violente que l’état qui prévalait avant même l’instauration de ce régime.

    Le régime absolu vit par ailleurs dans un état de « paranoïa politique » vis-à-vis de l’extérieur. Il se sent constamment menacé. Il a besoin de se construire un perpétuel ennemi justifiant l’état d’exception qu’il maintient. Les Etats ou régimes arabes militaires n’ont-ils pas joué cette carte depuis la défaite de 1948 contre Israël ? Les pouvoirs civils ont été chassés par les militaires, qui se sont légitimés en imposant aux peuples l’arbitrage suivant : acceptez de nous donner (d’abandonner) votre liberté, en échange de laquelle nous vous offrirons la victoire. Près de soixante ans plus tard, la liberté est toujours confisquée et la victoire de moins en moins tangible.
    Cela montre bien l’imbrication entre l’échelle nationale et l’échelle internationale, et permet d’aborder le deuxième aspect de l’analyse a contrario. Tout au plus, les tentatives d’établir la paix dans le monde et entre nations, sans démocratie, ont abouti à un équilibre précaire.
    Le rêve libéral était fondé sur le commerce qui « adoucirait les mœurs » ; ce doux commerce, opposé au mercantilisme et à la chasse effrénée à l’accumulation d’or qui ont causé de très nombreuses et meurtrières guerres. Or cela n’a pas été suffisant. Le XIXe siècle a vu plusieurs tentatives de libéralisation du commerce et de réduction des obstacles (surtout en Grande-Bretagne). Mais ces démarches restaient orphelines et n’ont empêché ni les grandes guerres entre puissances européennes, ni le retour épisodique au protectionnisme, ni surtout les guerres périphériques dans les colonies. La paix ne peut donc être amenée par une approche strictement économique.
    Dante a vu dans l’Empire la garantie de paix entre peuples, avec un pouvoir supérieur, extérieur, capable de jouer le rôle d’arbitre et de décideur en dernier ressort. Plus récemment, des auteurs contemporains comme Ghassan Salamé développent la thèse de « l’Appel d’Empire » de la part de petits pays pour se stabiliser leurs rapports. Or nous retombons là dans le même doute que nous avions soulevé au niveau national. Est-ce une vraie paix qui s’installe ? Les mouvements contestataires, souverainistes, indépendantistes, ne voudront-ils pas, par tous les moyens, s’émanciper ? Est-ce là un état de paix ou un retardement du conflit ? Rawls et Kant s’accordent sur la non pérennité de l’Empire comme vecteur de paix.
    Les projets de « société de nations » ont eux certes eu un relatif succès, mais celui-ci semble insuffisant pour prouver la possibilité de paix mondiale sans démocratie. Le caractère démocratique de la SDN puis des Nations Unies n’est pas très clair. Une hiérarchie entre nations y est instituée et leurs réussites dans le maintien de la paix sont bien discutables. Les organisations connexes, créées au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la Banque mondiale, le Fonds Monétaire International, avaient compris l’importance du développement pour la paix. Si leurs discours étaient favorables à la démocratie, rien dans leur action extérieure ou dans leur fonctionnement intérieur n’était parfaitement démocratique. Leur non prise en compte durant une certaine époque des besoins des populations a eu des effets très négatifs dans de nombreux pays, sur la stabilité et la paix sociale. Certains iront même à voir dans plusieurs conflits actuels, notamment en Afrique, le résultat de l’échec des politiques des organisations internationales (réforme de l’organisation de l’économie, des réseaux de redistribution et conflit en Côte d’Ivoire, qui s’imbriquent sur des considérations ethniques ou régionales).
    Une dernière forme de maintien de la paix sans démocratie a été la Guerre Froide, où selon Raymond Aron la guerre était improbable et la paix impossible. Une paix par équilibre de terreur est-elle une vraie paix ? Si les grands blocs ne se sont pas fait la guerre, comment qualifier les innombrables conflits périphériques qui ont éclaté à l’époque ?

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    Face à ce constat d’échec des tentatives d’amener la paix sans la démocratie, quelles ont été les stratégies de paix par la démocratie ? Quelles ont été les difficultés rencontrées et quels aménagements pourraient être discutés ?

    L’ombre de Kant et de son projet de « paix perpétuelle » plane fortement sur les initiatives associant la paix à la démocratie. Cette paix perpétuelle serait le résultat de la présence de républiques démocratiques, représentatives, constitutionnelles, et de l’alliance des peuples, une alliance transnationale fondée sur les valeurs, sans toutefois aboutir à une confédération unique de ceux-ci (une république mondiale).
    L’Union Européenne est le modèle phare d’une tentative d’adaptation de cette théorie. L’UE est par essence une réaction aux guerres successives qui ont secoué l’Europe et surtout la Seconde Guerre mondiale et ses horreurs. Le « plus jamais ça » exprimé par les pères fondateurs ne concerne pas uniquement les confrontations armées mais aussi les régimes totalitaires à l’origine des horreurs de la guerre. La démocratie devenait alors le plus important critère pour l’adhésion à l’Union, qui était la plus grande garantie pour la paix. L’UE est sans doute l’une des entreprises humaines les plus ambitieuses et les plus abouties pour l’instauration de la paix et de la démocratie. Elle constitue pour de nombreuses régions vivant toujours sous dictature ou en conflit (et parfois simultanément) une sorte de modèle, d’idéal à atteindre. De plus, l’UE ne se complaît pas dans son image de modèle ; ses initiatives en faveur de l’intégration d’autres régions dans des processus conjoints avec elle vont dans ce sens. Le processus de Barcelone qui a instauré le partenariat Euro-Méditerranéen en est un exemple. Les dimensions paix, démocratie, échanges, droits de l’homme et dialogue des cultures y sont fortement associées.
    Au niveau national, d’aucuns pourraient faire valoir qu’aucune guerre civile n’a éclaté dans des Etats démocratiques. Les Etats-Unis esclavagistes du XIXe siècle ou le Liban communautarisé et cloisonné du XXe siècle ne semblent pas des contre-exemples valides.

    Or ces modèles se retrouvent eux aussi aujourd’hui confrontés à des difficultés, des enjeux et des écueils. S’ils échouent à y faire face, la désillusion ne concernerait pas uniquement les régimes ou les institutions mais également les valeurs qu’ils véhiculent et sur lesquelles ils sont bâtis, notamment la démocratie comme vecteur de paix.
    Les difficultés sont de deux ordres : externe et interne.
    La difficulté externe concerne les rapports avec les enjeux de la mondialisation. Le sentiment de dépossession des peuples par rapport à la maîtrise de leur destin, l’érosion de la souveraineté des Etats et la prééminence de la technocratie dans la prise de décision, sont autant d’éléments qui auront dans le futur proche des répercussions importantes. Nous n’affirmons pas à ce stade qu’ils vont ébranler la paix, mais nous ne sommes pas en mesure non plus de croire que les mécanismes démocratiques actuels sont capables de les intégrer et de les pacifier facilement. L’émergence d’une société civile planétaire, d’une part contestataire, alter-mondialiste et de l’autre pleinement intégrée dans le processus de globalisation, appelle à imaginer une nouvelle échelle de la démocratie.
    Sur un autre plan, des institutions qui se fondaient sur la démocratie et qui la promouvaient, telles que l’UE, sont aujourd’hui elles-mêmes contestées quant à leur démocratie intrinsèque. Les débats sur « la règle ou le choix » (selon Jean-Paul Fitoussi), sur le projet politique et constitutionnel, sur la dépossession, sont tous des éléments qui freinent l’avancée de l’Europe et l’empêcheraient peut-être d’aller au bout de sa logique et les valeurs qu’elle prône subiraient sans doute des « dommages collatéraux ».
    L’UE comme modèle est également concurrencée par une autre technique, assez paradoxale, d’aboutir à la paix via la démocratie : celle de faire la guerre, pour installer la démocratie, afin de conduire à la paix. Si l’UE et les Etats-Unis partagent le principe qu’une paix durable ne saurait être atteinte sans démocratie, ils divergent fondamentalement sur les moyens de l’instaurer. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale qui risque de conduire à un amalgame fatal entre démocratie et néo-impérialisme ?
    Enfin, un défi d’ordre interne se pose. Il est en partie lié aux défis externes. Le multiculturalisme, le communautarisme et la diversité culturelle et religieuse qui s’installent dans les pays démocratiques sont d’importants challenges à relever. C’est sans doute là l’élément le plus déterminant quant à la croyance en la démocratie comme vecteur de paix. Il est encore trop tôt pour porter un jugement définitif. Les émeutes dans les banlieues françaises à l’automne 2005, les initiatives de Latinos aux Etats-Unis, les réactions à la publication des caricatures de Mahomet, les chocs entre communautés en Hollande, en Belgique ou en Grande-Bretagne sont des signes que ce qui a été fait jusqu’à présent et comment cela a été fait, ne sont pas suffisants pour pérenniser la paix sociale, malgré l’existence d’un système démocratique.

    Quels aménagements prévoir ? Quelles modifications apporter ? Rien n’est plus difficile que d’y répondre.
    Il paraît globalement que le monde n’est pas encore prêt pour des solutions radicales, telles que le strict dépassement de l’échelle nationale en faveur d’un supranational, d’un patriotisme constitutionnel, que Jürgen Habermas ou Jean-Marc Ferry appellent de leur vœu. Une solution pareille reste relativement désincarnée et nécessite un effort intellectuel considérable pour être établie. Elle fait face aussi à une contrainte spatiale (tous les pays ne sont pas des démocraties constitutionnelles) et temporelle (elle nécessite un temps très long pour sa mise en œuvre).
    Le multiculturalisme prôné par l’école canadienne (Charles Taylor, Will Kymlicka, Michael Sandel) est intéressant, dans la mesure où il est profondément contemporain. Cependant, sa mise en œuvre remettrait en cause radicalement les fondements mêmes des pactes sociaux conclus dans de nombreux pays à tradition républicaine. Les chocs et tensions potentiellement générés risqueraient de détruire le but fixé : celui d’associer démocratie et paix, en prenant en compte les nouveaux défis et enjeux.
    L’issue de secours se trouverait entre le nationalisme libéral de Yaël Tamir et le libéralisme procédural, déontologique de Rawls. Le nationalisme libéral appelle à reconnaître juridiquement et socialement les particularités des différents groupes composant la société (pas uniquement les groupes culturels) et en établissant entre eux un lien suffisamment fin mais suffisamment solide, constitué d’un socle commun de valeurs partagées. Rawls permet d’aller plus loin encore. Du fait même que sa démocratie est procédurale et non dogmatique, elle est plus apte à intégrer et à « digérer » ses propres contradictions. Elle est opérante aussi bien au niveau national qu’international. Le voile d’ignorance et le mécanisme de décision par « consensus de recoupement » aboutiraient à ce que tous participent à la prise de décision (élément de démocratie), à ce que tous consentent à la décision prise sans se sentir lésés (élément de paix) et à ce que chacun pense que la décision sert ses propres intérêts (élément de pérennité).

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    La problématique qui se dégage de cette réflexion est la question « causalité ou corrélation ? ». La paix est-elle la conséquence de la démocratie ou bien l’accompagne-t-elle ?
    Il nous semble fondé de croire que la paix ne peut durablement (toujours au sens anglais de « sustainable », mêlant la notion de durée à celle d’endogénéité et d’auto régénérescence) exister sans démocratie. La démocratie elle, n’est pas suffisante pour amener la paix si elle est pensée comme régime politique ayant ses dogmes et ses rigidités. Elle prépare le chemin à la paix mais ne pourra par elle-même en assurer l’installation. Pour cela, elle doit dépasser ses propres limitations et continuellement prendre en compte les défis exogènes qui apparaissent, particulièrement en cette ère de mondialisation et de changements radicaux. La démocratie, pour pacifier, doit être procédurale ; elle ne doit pas confondre souplesse et faiblesse. Elle a en elle les chances de la réussite de son ouvrage mais celles-ci ne sauraient se déclencher par elles-mêmes.
    Enfin, assigner uniquement à la démocratie (qu’elle soit dogmatique ou procédurale) le rôle de conduire à la paix est une entreprise trop prétentieuse pour être réaliste. Sans une notion accompagnatrice de développement humain, de lutte contre la pauvreté, de facture moderne et non systémique (telle que conçue dans les années 50-60), la paix durable ne peut s’instaurer. Nous entendons par « facture moderne » la conception du développement basée sur l’« empowerment » et la capacitation (« capacity building »). Le développement ainsi conçu pourrait être l’adjuvant principal de la démocratie dans l’entreprise d’instauration de la paix.

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