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    Le nationalisme est-il compatible avec les valeurs démocratiques ?

     

    Même si la démocratie comme système n’est pas universelle, elle est élaborée comme un concept à portée universelle. En revanche, le nationalisme oppose par son contenu particulier une résistance à la réalisation d’un universel uniformément égal pour tous les hommes. Cette opposition serait-elle inévitable ?
    Et puis, y a-t-il un nationalisme ? Si c’était le cas, la réponse à la question – titre de l’exposé – aurait été bien plus aisée.
    Alain Diechkoff se demande « Les idéaux nationaux du Dalaï Lama ou d’Ibrahim Rugova seraient-ils condamnables parce que des démagogues populistes comme Haider en Autriche ou Le Pen en France se targuent d’être nationalistes ? »
    Il est donc important de cerner dans un premier temps les différentes conceptions du nationalisme et de comparer dans un second temps leur rapport aux valeurs démocratiques.

    I – LE NATIONALISME, ENTRE CONCEPTION PRIMORDIALISTE ET CONCEPTION CONSTRUCTIVISTE

    La nation est une notion très difficile à définir. Selon certaines écoles de pensée, pour dire qu’un groupe constitue une nation, on invoque l’existence d’un ou plusieurs des facteurs suivants : une histoire commune, une identité innée propre qui le distingue, une concentration sur un territoire, une langue, une religion, etc.
    Pour d’autres, il n’est pas nécessaire qu’une communauté ait toutes ces caractéristiques pour se voir attribuer le titre de nation. Il y aurait nation lorsque les membres d’une société sont convaincus qu’ils participent d’une même appartenance nationale, par leur solidarité et leur désir de vivre ensemble (selon Ernest Renan) ou en tant que communauté imaginée (selon Benedict Anderson), réunissant des gens qui ne se connaissent pas et qui ne se croiseront jamais mais qui éprouvent un fort sentiment d’appartenance à une communauté ou enfin, grâce à une construction d’un sentiment national via les réseaux de communication et d’éducation (selon Ernest Gellner).
    Nous voyons là se dessiner deux grandes conceptions. D’une part une conception primordialiste, de l’autre une conception constructiviste moderniste de la nation. Un nationalisme différend va ainsi découler de chacune de ces conceptions. Il y aurait ainsi d’une part un nationalisme à forte composante culturelle, ethnique, établissant une appartenance organique des membres, un nationalisme inné, naturaliste, qui vise le particularisme ; et, d’autre part, un nationalisme à forte composante politique, rationnelle, voulu, fondé sur un processus sociologique, volontariste et contractuel. Il est fréquent de rattacher la vision primordialiste à la conception allemande, fermée et au droit du sang qui la caractérise et la vision constructiviste à la conception française, ouverte et sommairement au droit du sol. La seconde serait favorable à la modernité alors que la première serait par essence, antimoderne.

    Cependant, il faudrait éviter de tomber dans la schématisation extrême. Culture et politique ne sont jamais disjointes dans les processus de mobilisation nationaliste. Les mouvements nationalistes sont complexes, changeants, instables. Parfois, c’est une question de séquençage entre les différentes conceptions. Le culturel peut être une étape dans la politisation du nationalisme quand à la base il y a un manque d’infrastructures politiques.
    Il ne faudrait donc pas voir ces deux conceptions comme des antipodes figés, mais comme des pôles entre lesquels se situent des nationalismes liés à leur propre cadre spatio-temporel.
    Michel Wieviorka présente quatre erreurs à ne pas commettre en traitant du nationalisme :
    1- Choisir a priori de ne considérer comme nationaliste que les expériences dominées par l’un des 2 pôles, car en réalité il y a conjugaison permanente des relents positifs et différentialistes ;
    2- Adopter une perspective évolutionniste : postuler un sens de l’histoire (où le nationalisme serait ouvert et moderniste au début puis devient antimoderne).
    3- Postuler un lien direct et constant entre conscience des nationalistes et celle de la population. Le nationalisme peut se réduire au seul volontarisme des élites.
    4- S’accommoder des idées toutes faites sur les liens entre nationalisme et autres identités sociales, culturelles, religieuses. Parfois le nationalisme exprime le mieux l’une des identités, mais l’association peut aussi être fragile et instable (comme par exemple : l’islamisme et le nationalisme arabe).

    II – NATIONALISME FERMÉ, ANTIMODERNITÉ ET VALEURS DÉMOCRATIQUES

    Le nationalisme dit fermé est celui procédant d’une conception primordialiste, dans laquelle l’homogénéité de la population est primordiale. Carl Schmitt en donne l’illustration la plus claire. L’homogénéité culturelle, ethnique, le passé commun, seraient des conditions nécessaires à l’existence d’une nation et même à l’exercice de la démocratie. La démocratie est comprise ici comme l’expression d’une harmonie spontanée entre les volontés des membres d’un peuple homogène. L’égalité entre individus procède de leur homogénéité. Il n’y a donc pas besoin d’institutions de délibération. Le mode plébiscitaire est privilégié. La réponse est dégagée spontanément à travers la convergence automatique des préférences collectives de la société.
    Il y a donc là un refus de la logique du contrat social et du nationalisme par choix politique car ces conceptions ouvriraient le champ de la participation politique aux étrangers, aux allogènes et aboutiraient à une conception atomisée de l’individu et une réduction à un niveau procédural du mode de l’expression de la volonté.
    L’idéal serait d’avoir un individu collectif donc un collectif individué, ayant la même caractéristique émotionnelle.
    Ce nationalisme devient une religion politique à forte dimension sacrée. Il est l’aliment d’une foi privée et d’un culte public, recherchant le salut individuel et l’éternité collective. Le nationalisme a ses processions, ses hymnes, ses rites, ses héros sanctifiés, ses fêtes, ses temples… Comme la religion, il a son fondamentalisme intolérant.
    Il n’est pas besoin d’aller davantage pour comprendre son antagonisme avec les valeurs démocratiques fondamentales, de pluralisme des opinions, du respect des différences, de la protection de l’opinion minoritaire. Les dérives racistes, pour exclure les allogènes, pour purifier et homogénéiser ont été clairement illustrées par le nazisme et le fascisme, découlant de cette vision du nationalisme.

    Or l’intérêt de l’examen de ce nationalisme ne réside pas seulement dans son aspect historique et philosophique. Il est essentiel pour comprendre pourquoi il sert de refuge au nationalisme qui a repris les devants de la scène après la fin de la Guerre froide, après des décennies de dissimulation. Ce nationalisme est aussi à mettre en relation avec les mouvements de résistance par rapport à la modernité.
    Le nationalisme fermé naît de la crainte du déclin national. Voir l’Etat nation dépossédé de son contrôle sur l’économie, la culture, conduit à une montée en puissance des mouvements nationalistes, avec des appels au renfermement, un sentiment de peur, des discours xénophobes, racistes, haineux, violents.
    Le racisme se manifeste tout d’abord contre ceux qui symbolisent la modernité. Il faut trouver des boucs émissaires, causes de tous les maux, marques d’impureté et de non homogénéité dans le corps social. Les Juifs ont été une cible prioritaire du racisme antimoderne. Les populations issues de l’immigration sont aussi représentées comme une menace à la culture et à la nation. La récession, l’exclusion, le chômage, la crise de l’Etat providence entraînent une perte de repères sociaux pour ceux qui les subissent et ceux qui ne basculent pas dans l’exclusion veulent s’en protéger. On arrive à des rhétoriques de ségrégation très marquées, et la création de sous-classes tels que certains conservateurs américains n’hésitent pas à dire : « L’underclass viole l’éthique américaine relative au travail, à la réussite et à la famille. Ses revenus proviennent de la drogue, du welfare de l’économie souterraine ; la sexualité débridée des bas quartiers produit des naissances illégitimes. »
    La totale incompatibilité avec les valeurs démocratiques n’a pas besoin – là encore – d’être prouvée davantage.

    III – NATIONALISME OUVERT, UNIVERSALISME ET VALEURS DÉMOCRATIQUES

    Le nationalisme politique, volontariste peut être conçu comme un nationalisme ouvert, à vocation universelle, inclusif, donc potentiellement compatible avec les valeurs démocratiques. C’est aussi un nationalisme moderne, car stimulé par de nombreuses dynamiques spécifiques à la période moderne : le développement des réseaux de communication, les idées philosophiques de l’autodétermination, etc.
    Ernest Renan refuse clairement le nationalisme basé sur la religion, la race, la langue, les références historiques et géographiques. Ces derniers éléments sont très changeants et il n’y a aucun groupe qui ne se soit pas hybridé dans son histoire. La nation est une âme, un principe spirituel : c’est la possession d’un legs commun de références avec désir de vivre ensemble : être prêts à refaire des sacrifices, être solidaires, c’est un plébiscite de tous les jours. Cette volonté de partager, de décider solidairement est un signe fort de compatibilité avec la démocratie.
    Un rapport dialectique s’installe entre nationalisme et démocratie. La démocratie effective corrige certains maux ayant leur source dans le nationalisme et ce dernier atténue ce que la démocratie a de purement procédural et d’abstrait.
    Ce nationalisme a un intérêt pour les libéraux : il permet la stabilité et l’unité des Etats qui auraient pu se fracturer le long des lignes régionales, ethnoculturelles et de classe. C’est la meilleure forme de ciment social et le préalable à la démocratie délibérative. Le nationalisme ethnique et racial crée des citoyens de 2e zone. Les minoritaires dans un Etat nationaliste ethnique recevront moins de biens premiers que ce qu’ils auraient eu dans une perspective rawlsienne et le groupe devient encore plus minorisé dans le processus décisionnel démocratique.
    Selon Gellner, la France présente la forme la plus aboutie du nationalisme ouvert, il est construit par la maîtrise totale de l’Etat sur l’éducation. C’est le meilleur exemple d’un nationalisme fonctionnel dépourvu de toute trace d’ethnicité, un nationalisme civique et rationnel.
    Or c’est aussi le système français qui ouvre la porte à la critique de cette forme de nationalisme, de la part d’Isaiah Berlin en particulier. Pour lui, le modèle français c’est l’universalisme à outrance. Le refus de tout particularisme conduit presque à un ethnocide culturel, par la violence symbolique à l’égard des cultures minoritaires. Ce nationalisme dit ouvert a aussi pratiqué la colonisation et le mépris des peuples colonisés. Leur infériorisation, par condescendance et exploitation est évidente abstraction faite des apports coloniaux.

    CONCLUSION

    Chaque conception de la nation renvoie à une forme de nationalisme et porte en elle sa potentielle pathologie. La nation ethnique et culturelle renvoie à l’authenticité et à l’homogénéité biologique ; sa pathologie est le fondamentalisme, le racisme et les persécutions. La nation politique renvoie au contrat civique de citoyenneté ; sa pathologie est la politique de puissance et la tyrannie d’un universalisme gommant une part importante de l’identité des citoyens.
    Considérons alors les voies de conciliation éventuelle entre nationalisme et valeurs démocratiques.
    Certains comme Will Kymlicka évoquent le multiculturalisme comme solution (une parfaite neutralité de l’Etat entre les différences culturelles). Or ce système semble impossible à mettre en œuvre. Impossible de demander à l’Etat, même le plus libéral d’être culturellement neutre. Quelques indices : le choix de la langue, des jours fériés, des frontières intérieures.
    Le cadre post-national et le dépassement de l’Etat-nation prônés par Habermas vont aussi dans cet ordre d’idée. Pour lui, seul un concept non naturaliste s’accorde sans difficulté avec la conception universaliste de l’Etat de droit démocratique, ethno culturellement neutre. La culture majoritaire doit renoncer à fusionner avec la culture politique générale, afin d’éviter que les paramètres de discussion sur l’identité collective ne soient imposés par elle sous forme de diktat. Mais là aussi, certains considèrent qu’il est très prématuré de fuir en avant vers le post-nationalisme, tant que les changements actuels n’ont pas encore été assimilés. Cela créerait une ligne de fracture dangereuse supplémentaire.Et enfin, le nationalisme libéral de Yaël Tamir. Il s’agit de consolider une idée nationale suffisamment ouverte pour permettre à tous de s’y identifier, tout en accordant à ceux qui appartiennent à des minorités la possibilité de cultiver leur identité spécifique et la voir reconnue publiquement, institutionnellement et juridiquement. On ferait reposer alors l’idée nationale sur un socle de valeurs partagées (par exemple : les principes de neutralité / démocratie directe / fédéralisme en Suisse) et sur une expérience de vie en commun. C’est donc la promotion d’une idée nationale fine mais suffisamment fédératrice.

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