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    L’espace mondial et les quatre points cardinaux

     

    Les quatre points cardinaux ont vite dépassé leur stricte utilité géographique topologique, pour se doter d’enjeux politiques, culturels et socioéconomiques. De la volonté de conquérir les Indes par l’Ouest à la fascination orientaliste du XIXe siècle, du Rideau de Fer séparant l’Ouest libéral de l’Est communiste aux réseaux du Nord solidaires avec un Sud exploité, l’espace mondial a longtemps été lu (presque exclusivement par certains) à travers les points cardinaux.
    La mondialisation, la fin de la Guerre Froide, la primauté accordée aux considérations économiques, semblent rendre caduque la division Est-Ouest, au profit d’une analyse en termes Nord-Sud. Pour comprendre les motivations de cette lecture, il faudrait dans un premier temps exposer les caractéristiques communes aux pays appartenant à un même point cardinal, ensuite leur implication pratique sur la scène internationale. Apparaîtraient alors les carences d’une vision aussi réductrice, qui seront évoquées dans un second temps, en rendant compte de la difficile définition exacte du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest et des défis et risques posés par une lecture trop tranchée de l’espace mondial.

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    La lecture de l’espace mondial selon les quatre points cardinaux montre un passage d’une division Est-Ouest à une division Nord-Sud, dont les implications institutionnelles et intellectuelles sont importantes.

    Il est de prime abord nécessaire de rappeler les caractéristiques politiques et économiques de chacun des blocs Est et Ouest, selon l’optique courante durant la Guerre Froide.
    L’Ouest se définissait tout d’abord par des régimes politiques démocratiques, tirant leur légitimité d’élections représentatives. Y existaient de nombreux partis politiques aux programmes divers, mais ayant globalement en commun leur refus du totalitarisme et leur attachement aux droits individuels. Les droits civils et politiques étaient considérés comme universels et devant concerner tous les individus. L’Ouest adoptait le libéralisme économique, basé sur la propriété privée, la libre initiative et l’Etat-providence assurait, à des degrés différents, la protection sociale et la production des biens publics. La division scientifique du travail liée au modèle fordiste y était dominante. Enfin, l’Ouest se caractérisait par un niveau élevé de développement et une richesse individuelle notoire.
    En face, l’Est a adopté (ou s’est vu imposé par l’URSS) le modèle communiste, avec la dictature du parti unique, tirant sa légitimité de grandes réalisations militaires, scientifiques ou infrastructurelles. L’économie était entièrement dirigée par l’Etat à travers des planifications impératives imposées. La propriété était collectivisée afin d’assurer la justice et l’égalité sociales absolues, selon l’idéologie adoptée.
    La sphère communiste a connu à partir des années 80 de profondes difficultés. Des réformes y ont été engagées ; mais cela n’a pas empêché, qu’en 1989, le Mur de Berlin ne tombe, entraînant dans sa chute, en moins de deux ans, la quasi-totalité des régimes communistes dans le monde (à l’exception de Cuba, la Corée du Nord et la Chine qui s’en réclament toujours). Parallèlement, la globalisation s’installait, avec tout le mouvement d’intégration à l’économie mondiale, de désintermédiation et de diffusion d’outils technologiques d’information et de communication. Le libéralisme et la culture occidentale se sont alors propagés au point que Francis Fukuyama était convaincu de la Fin de l’Histoire.

    Toutefois, cette ouverture de tous les pays les uns aux autres, à travers la mondialisation, a fait apparaître un autre clivage sans doute plus profond que celui qui séparait l’Est de l’Ouest. Une fracture claire se dessinait entre un Nord relativement prospère et développé et un Sud pauvre et en proie à toutes les difficultés socioéconomiques. Malgré l’aide stratégique longtemps versée par chacun des blocs aux pays du Tiers-monde (aujourd’hui le Sud) et la succession des paradigmes de développement (autocentrage, substitution d’importations, industries industrialisantes, national-développementisme…), le constat demeure que les pays qui n’ont pas connu la première révolution industrielle sont restés, plus de deux siècles plus tard, marginalisés.
    Sans doute la fracture numérique est celle qui rend le mieux compte de la distinction entre un Nord branché et un Sud qui ne l’est pas. Ce clivage se confirme après l’examen de tous les indicateurs de développement et d’avancement : taux de mortalité, de fécondité, de mortalité infantile, croissance démographique, explosion urbaine, maîtrise des ressources, stabilité politique, forte spécialisation dans des biens primaires à prix volatils, etc. Le déséquilibre Nord-Sud se reflète dans les institutions internationales où, malgré leur minorité (en nombre), les pays du Nord imposent leurs visions et leurs agendas, leurs conditionnalités et leurs exigences, dans toutes leurs relations avec le Sud.

    La lecture en termes de points cardinaux se trouve traduite à travers les successives expériences d’institutionnalisation, plus ou moins formelle, des clivages. L’OTAN et le Pacte de Varsovie sont bien entendu les exemples les plus clairs de la division entre les blocs occidental et oriental. Chacun des blocs se construisait une logique de sécurité commune et partagée, afin de se protéger contre la menace de l’autre. De gré ou de force, chaque groupe reconnaissait la primauté de l’un de ses membres (les Etats-Unis et l’URSS) et inscrivait sa politique étrangère et militaire dans sa lignée. Le reste des pays, dits non alignés, du Tiers-monde, oscillait entre une volonté d’affirmation de leur non alignement et l’attrait de recevoir le soutien de l’une des grandes puissances. Le Tiers-monde servait également de théâtre aux guerres par procuration qui opposaient l’Ouest et l’Est.
    Avec les transformations géostratégiques et politiques, d’autres institutions ont vu leur visibilité s’accroître, en confirmant le nouveau clivage Nord-Sud : l’OCDE et le G8 (malgré son caractère informel). Et ce dernier semble prouver la disparition des anciennes fractures dans la mesure où il est passé du G7 (Etats-Unis, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon) au G8 en y intégrant la Russie. Les actions de l’OCDE et du G8 vont dans le sens de la lecture Nord-Sud, en ce sens qu’ils regroupent les Etats riches du Nord, dont la préoccupation affichée serait de promouvoir l’aide et la coopération sur tous les problèmes de la planète et précisément le manque de développement au Sud.
    Il est donc clair que la nouvelle division du monde a amené de nouveaux thèmes sur le devant de la scène avec, en premier lieu, l’aide au développement, la production de biens publics mondiaux, la préservation de l’environnement… Les injonctions pour la bonne gouvernance ont aussi été mises sur agenda. Dans la quasi-totalité des cas, c’est le Nord qui a initié les débats et posé ses conditions. Cela est notoire dans l’action de la Banque Mondiale et du FMI (dans leur conditionnement de l’aide), à l’OMC (avec la série d’accords sur la propriété intellectuelle, les services et l’immunité des pays du Nord qui ne se voient pas obligés de réduire les obstacles à leurs marchés).
    Enfin, la division Nord-Sud se trouve confortée dans l’acceptation par les Etats de ce clivage. Ils se lancent alors dans des initiatives qui expliquent et revendiquent leur appartenance à l’une ou l’autre des parties. Cela concerne aussi bien la réforme d’institutions ayant existé sous d’autres formes auparavant (passage de l’Organisation de l’Union Africaine à l’Union Africaine, réforme de la Ligue Arabe…) et même la série de tentatives de rapprochement entre le Nord et le Sud (avec le Partenariat Euro-méditerranéen, l’ALENA, le Forum Asie-Pacifique) ou bien encore les tentatives de ponts entre différents groupes régionaux du Sud (le forum Amérique latine – Ligue Arabe par exemple).

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    Une lecture si tranchée de l’espace mondial comporte plusieurs carences, qui peuvent même constituer des menaces et des risques de graves confrontations. Ce sont là les principaux défis et enjeux qui se posent pour l’espace mondial.

    Tout d’abord, la carence fondamentale se situe au niveau de la définition même de chacun des points cardinaux. La délimitation de l’Occident et de l’Orient provient d’une décision arbitraire et eurocentrée, qui a été progressivement exportée. Se trouver au Centre procure un grand prestige, alors que les extrêmes comportent toujours une dose péjorative. A l’époque où les communications étaient moins aisées, la Chine se proclamait aussi Empire du Milieu. Parler d’Occident tout court, c’est risquer un amalgame entre une définition strictement géographique, une vision politique (pays alliés contre le communisme) et une vision culturelle voire religieuse (monde judéo-chrétien). Parler d’Orient signifierait aussi bien cet espace mythique idéalisé et même inventé par des Lamartine, Renan, Nerval que de l’ex-bloc soviétique, du monde indien et de l’Asie de l’Est, avec toutes les différences en termes économiques, politiques et culturels. Si le Grand Moyen-Orient américain va de « Marrakech à Bengladesh » en englobant la Turquie et Chypre, ces deux Etats sont ou aspirent à devenir membres de l’Union Européenne (occidentale par excellence). Le « Maghreb » signifie « Occident » et le Levant français comprend le Liban, la Syrie, la Palestine, alors que l’Empire du Soleil levant, c’est le Japon.
    Cela, sans parler de toutes les disparités à l’intérieur même de chaque groupe. La différence en termes de choix culturels et politiques entre l’Europe et les Etats-Unis est évidente. Elle l’est au sein même de l’Union Européenne. La tension permanente entre les Etats-Unis et la Russie et les retards dans le désengagement nucléaire ne comportent-ils toujours pas des graines de la Guerre Froide ? L’éventualité de guerres entre grandes puissances n’est-elle pas présente dans les scénarios de la National Security Strategy américaine ?
    Les disparités sont encore plus claires au Sud avec des écarts de développement considérables, des différences structurelles en termes démographiques (position dans la transition démographique), économiques (comparons la Corée du Sud et le Mozambique). De nombreux auteurs vont jusqu’à parler « des » suds car les éléments de divergence paraissent plus nombreux que les éléments de convergence. Intégrer tous ces pays dans un ensemble aussi disparate pourrai provenir aussi bien d’une insuffisance de lucidité ou plutôt de choix politiques ou idéologiques, afin de tirer quelque conclusion ou le plus souvent quelque avantage. A l’OMC, ce sont les pays qui définissent eux-mêmes leur statut. Ainsi, la Corée du Sud et Singapour se réclament toujours des pays en développement et ont de ce fait droit au traitement spécial et différencié.
    Enfin, plusieurs pays du Sud utilisent cette dénomination pour se poser comme chefs de file et émerger en puissances au niveau international. C’est par exemple la position que cherchent à prendre le Brésil et la Chine dans les négociations multilatérales sans que toutefois ils n’aient reçu une vraie délégation préalable de part de tous les autres pays du Sud. L’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Egypte, même la Libye font de même en Afrique. D’autres, comme l’Inde et le Pakistan, tentent d’imposer leur « sortie du lot » avec l’arme nucléaire, tout en étant présents (surtout l’Inde) dans les débats sur le développement, la pauvreté, l’environnement (avec un attribut de puissance supplémentaire).

    Une lecture gommant volontairement ou involontairement toutes les nuances et les particularités est réellement dangereuses. Ne pas se rendre compte des différences annihile toute efficacité aux politiques d’ajustement et de développement (l’échec de Programmes d’Ajustement Structurel est bien évident à ce propos). Cela entraînerait une marginalisation supplémentaire et donc des risques d’explosion accrus, d’autant plus qu’ils se superposent à un vivier ethnique ou religieux souvent propice à la violence et à la destruction.
    Le danger se situe également au niveau d’une définition instrumentalisée des points cardinaux. Définir le Nord ou l’Occident à travers les seuls aspects religieux et culturels est un discours incitant à la construction de la « Forteresse Occident », continuellement menacée par les autres civilisations de l’Est et du Sud (l’alliance islamo confucéenne et l’irrédentisme hispanique au sud des Etats-Unis, si chers à Samuel Huntington).
    Aussi, le discours très tranché comporte des velléités impériales (voire impérialistes) dans le sens où la partie dominante (maintenant le Nord) tente d’imposer son modèle partout, pour son propre intérêt, quitte à faire une série d’amalgames dangereux. Par exemple, d’aucuns considèrent que les néoconservateurs américains ne distinguent pas entre leur action pour destituer les dictateurs de l’Est de celle pour changer les régimes dictatoriaux du monde arabo-musulman, alors que les conditions sociales et les volontés des populations sont bien différentes.
    Le risque atteint son paroxysme quand les populations et même les élites s’approprient les caractéristiques stéréotypées qui devraient les concerner en appartenant à tel ou tel bloc. Ainsi, la défaite ultime d’un oriental aurait lieu quand il participe à sa propre orientalisation, quand il colle son image à celle voulue pour cet Orient créé. Il sert alors au mieux les objectifs politiques et culturels de ceux qui ont instrumentalisé la géographie et inventé des définitions qui leurs conviennent de chacun des points cardinaux.

    La propagation du modèle démocratique, au-delà de ses frontières initiales, pose aujourd’hui un autre problème : celui de la démocratisation du système international lui-même. La meilleure façon pour un grand pays d’aider un petit c’est de lui servir d’exemple. Or étant donné les réalités démographiques et la localisation des ressources, une vraie démocratisation pourrait inverser la donne du système international, d’où les nouveaux débats sur la gouvernance, adoptant un modèle cooptatif, consensuel, avec la participation des sociétés civiles et des diverses parties prenantes. Toutefois, pour que le modèle de gouvernance mondiale réussisse, une trop forte profusion d’acteurs est peu souhaitable. C’est donc un système qui devra s’accommoder assez bien des divisions basiques, éviter aux grandes puissances du Nord de perdre de leur influence tout en montrant une plus grande participation du Sud à la prise de décisions le concernant. Ce serait peut-être à ce niveau qu’un éventuel équilibre pourra être trouver, afin de maintenir la stabilité de l’espace mondial, en dépassant les trop nombreuses différences tout en donnant de la place à toutes les parties pour piloter l’avenir du système. Les représentants des sociétés civiles seraient eux qui infléchiraient l’application des décisions vers les besoins les plus particuliers de chaque milieu.

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    L’espace mondial, étant « espace », a une composante géographique indéniable (certes transformée, reconfigurée, recréée par la présence humaine). Tant que cette composante existe, le besoin de se référer aux points cardinaux persiste. Ils permettent d’une part de comprendre les évolutions historiques de l’espace mondial et d’autre part, de dégager les caractéristiques et les tendances générales concernant chaque groupe de pays. Ils servent aussi de repères à des regroupements et à des initiatives de collaboration.
    Cependant, une lecture plus nuancée s’impose. C’est de la définition de chaque point cardinal que vont découler des interprétations souvent très différentes. Le débat actuel tend à occulter les disparités et à instrumentaliser les termes à tel point que d’aucuns considèrent que l’utilisation même des mots Nord, Sud, Est et Ouest n’est plus appropriée. Plus encore, l’instrumentalisation comporte de vrais dangers si elle aboutit à une vision strictement culturaliste de l’espace mondial. C’est sans doute dans la réflexion sur la gouvernance mondiale qu’un compromis pourrait être trouvé entre un maintien des références géographiques tout en rapprochant les revendications et les intérêts réels de chaque composante.
    Enfin, utiliser les points cardinaux pour caractériser l’espace mondial peut paraître inadéquat parce qu’il ne donne du monde qu’une vision bidimensionnelle (un plan à abscisses et ordonnées), alors que la profondeur en est absente. Toute analyse ne peut être complète si elle n’est pas multiscalaire.

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